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jeudi 24 novembre 2016

Les Contes d'Outre-Monde

« Contes d'Outre-Monde » est un recueil de nouvelles à paraître, regroupant une sélection de quelques textes parmi des nouvelles déjà parues dans deux recueils que j'avais auto-publiés. Ces récits ont été retravaillés, et de nouvelles histoires sont venues les rejoindre. Extraits.


Extrait de la nouvelle « Les Fossoyeurs » :

– Ça alors, fit le collègue de R. d'un ton enthousiaste. Tu vas assister à un miracle, mon gars, et ça arrive rarement, crois-moi.
R. le regarda avec des yeux grands comme des soucoupes. Ecœuré.
– Un miracle ? répéta-t-il. T’es vraiment malade, toi, faut te faire soigner. C’est dégueu, oui ! Et puis, ça serait pas illégal aussi, par hasard ? ajouta-t-il avec mordant. Ça ne s’appellerait pas une profanation de sépulture ?
– Laisse faire, je te dis…
Exaspéré, R. décida de laisser tomber.
– Vous êtes tous complètement tarés dans ce cimetière ! Je me casse, je vais changer de boulot.

Extraits de la nouvelle « La Mouche » :

Vivien avala prestement son omelette à la banane, encore toute chaude. C’était délicatement sucré et il la sentait fondre avec délice dans la bouche. Les dernières miettes disparurent avec une célérité remarquable et le jeune homme repoussa son assiette vide. Repu, il se leva sans bruit, glissa plus qu’il ne marcha vers le salon et s’assit alors devant son antique machine à écrire, considérant pendant un bon quart d’heure les touches de cet étrange instrument...
« Machine à écrire » : c’était ainsi qu’il avait appelé le curieux ensemble mécanique posé devant lui.
Il en ignorait le nom véritable, mais en tout cas, la chose datait de 1998 : c’était écrit dessus. Depuis qu’il était tout petit, Vivien avait vu la machine dans la maison, sans que personne n’en comprenne la destination originelle. D’aucun savait encore moins la faire fonctionner, et bien sûr, il n’avait jamais eu le droit d’y toucher. C’était une relique issue des temps antiques, témoignage d’un passé lointain, précieusement gardé en secret et pieusement respecté. Mais on aurait dit que la machine l’attendait, lui, Vivien. A la mort de ses parents, il en avait naturellement hérité et l’avait conservée à son tour : on ne se sépare pas ainsi d’un objet de famille, inventé par un arrière-arrière-arrière... grand-père.
C’était un fou, disaient les parents de Vivien, pour avoir construit une machine qui ne servait à rien...
Un visionnaire, rectifiait le jeune homme aujourd’hui. Un vrai génie. Car l’instrument avait l’incroyable faculté de concrétiser toutes ses pensées au fur et à mesure qu’elles naissaient dans son esprit : il n’avait qu’à penser, et immédiatement la machine se mettait en branle et écrivait tout ce qui lui passait par la tête. Il n’était même pas obligé de se relier à elle par un cordon électronique ou des électrodes, comme cela se fait pour toute machine directement commandée par le cerveau... Oui, un véritable génie visionnaire ! Des siècles auparavant, cet inventeur inlassable que devait être ce grand-père avait réalisé une machine que même les ingénieurs modernes n’auraient pu concevoir ! Il les dépassait tous, et de loin... Heureusement : ainsi, quelques années plus tôt, les censeurs étaient venus chez Vivien sans prévenir, comme ils le faisaient régulièrement. Il n’avait pas eu le temps de cacher son précieux instrument, mais il n’avait pourtant pas été inquiété : ces idiots n’avaient pas réalisé quel moyen de « subversion » cela représentait, ils n’avaient vu là qu’une pièce de musée inutile. Vivien avait senti le parfum de la victoire l’envahir en réalisant que le tatillon chef d’escadre ne trouvait rien à redire : les lettres n’apparaissaient même pas sur les touches...
Le génial ancêtre dépassait également son descendant, car si Vivien avait su d’instinct se servir de cette vénérable pièce de collection, il n’en avait pas compris le fonctionnement plus que les autres. Il ignorait totalement par quelle subtile alchimie son cerveau parvenait à commander la machine. Mais au fond, il s’en moquait : le mystère était pour lui source de poésie. Et la poésie était devenue si rare en ce bas monde qu’il ne voulait pas gâcher le peu qu’il avait réussi à préserver.
 (...)
Il avait parlé un jour de ses douleurs nocturnes à son médecin de district, et ce dernier lui avait affirmé sur un ton péremptoire qu’il avait un ulcère. Un ulcère visiblement dû au stress, avait ajouté le médecin d’un air soupçonneux. Pour éviter à l’avenir ce genre de brûlures la nuit, il lui fallait aller en camp de déconditionnement, pour apprendre à ne plus être stressé. Le diagnostic était sans appel. Vivien avait donc acquiescé et rempli le formulaire de demande. Une chance, le médecin ne lui avait pas réclamé le document pour l’envoyer lui-même à la Centrale Administrative. Il était débordé ce jour-là et avait chargé son malade de le faire lui-même. Mais Vivien ne l’avait jamais envoyé… Pour que cela ne se sache pas, il avait quitté son appartement peu de temps après, en claironnant partout qu’il allait suivre une cure d’anti-stress dans les camps de l’État. Il était revenu trois semaines plus tard et avait alors imité tous ceux qui en revenaient effectivement : il avait affirmé que sa cure s’était bien passée, que les camps étaient des endroits merveilleux, que tout le monde aurait dû y aller régulièrement. Et bien entendu, il n’avait plus jamais parlé de ses problèmes à son médecin.
(...)
Depuis toujours, sa passion à lui, c’était les insectes. Son amour allait surtout aux mouches. Alors que ses proches trouvaient ces bestioles répugnantes et dégoûtantes, lui, il aimait leurs ailes bleutées, leurs bons gros yeux ocellés dans lesquels il croyait voir passer des expressions, leur corps velu et leurs pattes à crochets, brosses et ventouses qui leur permettaient de s’accrocher partout, de marcher dans n’importe quelle dimension de l’espace. Des petites mécaniques bien huilées, où rien n’était laissé au hasard. De vraies merveilles…


Extrait de la nouvelle « Le Joïpurh » :

Patrick considéra la pièce monacale qui constituait son logement à la caserne. De l’autre côté du mur, les soldats dormaient dans un dortoir commun, chacun sur leur paillasse. Plusieurs ronflaient. Ce bruit irritait le Lieutenant, incapable de se rendormir. Il passa une main agacée dans ses cheveux bruns pour les ébouriffer, comme si cela pouvait lui remettre les idées en place. Il soupira, avant d’enchaîner plusieurs inspirations et expirations, lentes et profondes. Le calme revint en lui. Cela ne durerait pas, mais c’était mieux que rien. La meilleure chose à faire, c’était de se lever et d’aller courir. Il n’y avait que de cette façon qu’il pourrait évacuer la tension accumulée dans son organisme. Enfin, il y en avait d’autres, mais c’était la seule possible, dans les circonstances actuelles.
Sans plus attendre, Patrick s’habilla et sortit silencieusement de sa chambre, pour se faufiler dans le couloir, en direction de l’escalier. En dépit de sa masse corporelle plutôt impressionnante, il ne faisait pas un seul bruit en marchant. Il descendit ensuite d’un étage, atteignit la porte d’entrée et sortit du bâtiment. La cour de la caserne était déserte, en dehors des sentinelles qui veillaient à leur poste. Le Lieutenant n’eut aucune hésitation et franchit le mur d’enceinte presque sans effort. Son corps semblait diffuser de l’adrénaline en surdose. Dire que le lendemain, il allait être promu au grade de Capitaine ! Il allait avoir bonne mine, après une nuit blanche.
Après deux heures de course à travers la campagne, le corps de Patrick sembla enfin fatiguer un peu et reprendre un rythme plus normal. Il était temps ! Tout ça à cause d’un stupide héritage génétique ! L’homme n’en connaissait guère sur son histoire familiale, mais il savait que son père était comme lui. Malheureusement, il était mort alors que Patrick, fils unique, était encore très jeune et il n’avait pas pu l’aider à affronter les modifications mensuelles de son organisme. En un sens, cela avait évité à d’autres enfants de connaître le même sort que le Lieutenant.  
Celui-ci revint vers la caserne et se pencha sur la fontaine, à l’extérieur, pour se désaltérer un peu. À la faveur de la pleine lune, il aperçut son reflet dans l’eau, ses cheveux hirsutes, sa moustache bien dessinée. Il avait tout juste trente-trois ans, un physique plutôt avantageux, grand et musclé, un visage carré, une cicatrice sur le menton, des yeux incandescents. Un côté mauvais garçon, mais policé, assagi. Il cachait sa gentillesse naturelle sous des airs bourrus. Les femmes l’appréciaient et lorsqu’il défilait en uniforme, avec les soldats de l’empire, il sentait leurs regards peser sur lui. Mais de son côté, il avait décidé de faire une croix sur elles. Hors de question de léguer son héritage à un enfant ! C’était bien trop pénible. Certes, il pouvait espérer que sa maladie ne se transmettrait pas, mais il n’était pas du genre à compter sur la chance. Il préférait prévoir.


Extraits de la nouvelle « Le théâtre se rebelle » :

C’est une ville noire et grise, ravagée par la guerre, les bombardements. Partout des murs éventrés, des maisons abandonnées, des fenêtres cachées derrière des planches, des portes obturées. Mais c’est « leur » ville, et ils ne la quitteront pas, ces hommes et ces femmes qui marchent au milieu des immeubles en ruine. Où pourrait-ils aller d’ailleurs ? Au-delà, il n’y a que le désert d’une campagne devenue stérile.
Une petite bruine tombe, fine et froide, tandis qu’un groupe d’hommes et de femmes déambule dans les rues. Ils ont un drôle d’air avec leurs costumes colorés, mais défraîchis ; il y a des pantalons trop longs, des pulls trop courts, des vestes mitées, des jupes d’un autre âge, des bas qui filent. On dirait une troupe de perruches. Ils sont la seule tâche de couleur dans ce morne paysage monochrome. Comme s’ils étaient les seuls êtres vivants à des lieues et des lieues à la ronde…
 (...)
La plupart d’entre eux sont en pleine discussion, un débat animé et ponctué de gestes et d’exclamations. Tous discutent en fait. Tous, sauf un grand type blond qui se tient légèrement à l’écart, silencieux et attentif en même temps. Il écoute ses compagnons parler de leurs costumes avec deux autres hommes ; deux hommes tout gris, qui se confondent avec la couleur des murs ambiants. Deux types petits et bruns, moches, qui font un contraste étonnant avec les gens habillés de couleurs.
(...)
– T’es sûr que ça ira ? demande finalement l’un des membres de la troupe au grand blond.
Sven ne répond pas tout de suite, comme s’il hésitait encore à donner vraiment son avis. Non pas parce qu’il n’en a pas, mais parce qu’il ne veut pas vexer ses compagnons, leur ôter leurs dernières illusions. Il est comme ça, Sven. Il cherche toujours à les ménager…
– Moi, j’en suis pas persuadée… dit alors à sa place une des femmes de la troupe en contemplant d’un air navré sa jambe où s’étire une maille large comme son poignet.
C’est Mya. Elle a le poignet fin, mais quand même, ça fait une grosse échelle !
Otto intervient, c’est l’un des deux petits bruns ; le dominant :
– Bien sûr que si ! Faites-moi confiance…
– Non, regardez-nous ! reprend Mya avec vivacité. C’est des haillons. On a l’air de clochards…
– Vous ne trouverez rien de mieux dans cette ville. Il vous suffira de quelques points d’aiguille. Vous en êtes capables, tout de même ! Et puis, vous voulez le monter, votre spectacle, oui ou non ?
Les membres de la troupe se regardent, soupirent, haussent les épaules… Il a raison, ce sale type. D’instinct, ils ne l’aiment pas, mais ils ne peuvent pas lui donner complètement tort rien qu’à cause de ça…

Extraits de la nouvelle « Le carnet de Mr Séraphin » :

Alexis, douze ans, considéra d’un œil noir la maison que sa mère venait de louer. Elle était située en bordure de ville, presque en campagne déjà. La propriétaire avait dit qu’elle longeait une ancienne voie ferrée, mais le jeune garçon ne voyait rien qui ressemblait à ça, simplement un petit chemin derrière la bâtisse.
De toute façon, il était furieux d’être là et faisait la tête à sa mère depuis qu’il avait appris sa décision. Il ne comprenait pas pourquoi elle avait voulu déménager et s’installer dans ce trou. Comment ça s’appelait déjà ? Ah oui, Locminé. Tu parles d’un nom !
Angers était autrement mieux. Plus grande, plus belle, plus vivante. Une vraie ville, quoi ! Et puis, il avait tous ses copains là-bas. Ici, il ne connaissait personne et il allait s’embêter pendant tout l’été… D’autant plus qu’il était fils unique et n’avait même pas de frère ou de sœur pour partager son désarroi.
– Mais ne t’inquiète pas, avait dit Dominique. Tu te feras de nouveaux amis, tu verras…
Il n’en croyait rien. Guillaume, surtout, allait lui manquer. Avec lui, il faisait les quatre cents coups depuis l’âge de huit ans.
D’accord, ses parents avaient divorcé et toute leur vie avait changé. Mais pourquoi venir là ? Son père, lui, était resté à Angers…
– J’ai trouvé un nouveau travail, avait rétorqué Dominique. Plus intéressant. Et puis, ça nous fera du bien de changer de cadre.
Ça lui ferait du bien à elle, pensa amèrement Alex, mais pas à lui.
(...)
Alex s’ennuyait ferme et jeta sur sa chambre un regard morne. L’unique avantage du déménagement, constata-t-il avec une certaine amertume, c’était qu’il y avait gagné une chambre plus grande. Et un petit jardin, pour jouer au foot. Avec un pommier, dans un coin.
Pour le reste, il avait déjà inspecté le quartier. Pas un enfant de son âge n’habitait là. Il n’avait vu que des retraités, un café plein d’ivrognes et une vieille dame tout édentée qui ressemblait à une sorcière. Ça allait vraiment être gai, ces deux mois de vacances !
La seule chose intéressante était le petit chemin creux qui passait derrière la maison et filait vers les bois de chênes et de châtaigniers. Ce sentier appelait à l’aventure… Alex le trouvait mystérieux, plein d’ombres et de fantômes. Son imagination galopait déjà et il serait volontiers aller y faire un tour, surtout avec ce soleil resplendissant. Mais il devait finir d’aménager et de ranger sa chambre, avait ordonné Dominique.
Avec un soupir, le jeune garçon déballa son dernier carton de jouets et de livres. Même sa console Wii ne lui disait rien. Soudain, il entendit un bruit dans l’escalier. Sa mère arrivait. Il se jeta sur son lit, ouvrit une bande dessinée au hasard.
– J’ai découvert qu’il restait tout un tas d’affaires dans le grenier ! annonça Dominique en ouvrant la porte.
Un grenier ? Il y avait un grenier, ici ? Alex adorait les greniers ; on y trouvait toujours des tonnes de trucs bizarres et tout poussiéreux. Malgré tout, il ne daigna pas lever les yeux de sa BD ni même émettre un vague grognement en guise d’approbation.
– J’ai téléphoné à la propriétaire pour l’avertir. Elle m’a dit que c’était les affaires d’un très ancien locataire et que personne n’y avait touché depuis des années. Et quand je lui demandé ce qu’il fallait en faire, elle a répondu qu’on pouvait tout jeter.
– Oh non ! Fais pas ça !
Alex se retint à temps de le dire à voix haute. À peine s’il eut un tressaillement. Pas question de paraître intéressé, Dominique serait trop contente.
– Je ne sais pas encore quoi en faire, ajouta celle-ci en désespoir de cause. Je te les laisse. Tu pourras y jeter un coup d’œil, si tu veux.
Alex ne répondait toujours pas et Dominique finit par sortir de la chambre en poussant un soupir découragé.

 
Extrait de la nouvelle « La voix de la Sagesse » :

Quand Georges se réveilla au matin, la migraine lui battait les tempes de façon brutale. Il lui semblait que les veines de son cerveau étaient prêtes à éclater au moindre geste un peu trop brutal qu’il effectuerait. Encore toute une soirée passée à picoler… et le moral toujours aussi bas. Rien ne changeait. C’était comme ça à chaque fois que sa mère l’appelait et que la discussion virait en dispute ; et elle finissait toujours en dispute ! C’était inévitable, obligé : « l’autre » était insupportable avec ses remontrances à longueur de temps et sa voix suraiguë le transperçait à chaque fois qu’elle ouvrait la bouche. Insoutenable…
La tête en feu, Georges soupira et chercha à tâtons le flingue qu’il avait posé à côté du lit en se couchant. Arme réglementaire. Rien de bien original. Sa main rencontra le métal froid, et lentement, il glissa le revolver dans son étui.
Puis la main fourragea dans sa tignasse brune en bataille… enfin, ce qu’il en restait. À trente-cinq ans, il était déjà à moitié chauve, ce qui n’était pas sans lui filer de monstrueux complexes. Y repenser en se réveillant d’une biture carabinée l’irrita un peu plus.
En grognant, il repoussa d’un geste maladroit le drap gris qui le couvrait, et heurta une pile de revues qui trônait à côté du lit, avec les reliefs des repas depuis trois jours, dans la vaisselle éparpillée sur la moquette.
– Merde…
Voir l’appartement glauque et dans cet état de crasse lui fut brusquement insupportable. Il leva les yeux vers le plafond, pour oublier le reste de la pièce. Il s’aperçut alors qu’une araignée y avait élu domicile. Le ménage n’était vraiment pas son fort, mais on ne pouvait pas demander ça à un célibataire endurci comme lui…
Hésitant sur la conduite à tenir, Georges passa en position assise et se frotta le visage entre les mains. L’odeur du bourbon lui revint aux narines, et ouvrant les yeux, il envoya voler à cinq mètres la bouteille vide avec laquelle il avait dormi.
Finalement, il se leva et alla dans la salle de bain. Le miroir lui renvoya une image bouffie et fripée de lui-même. Il s’aperçut alors qu’il avait malencontreusement gardé son costume pour dormir. Erreur… grave ! En grommelant, il tenta de le déplisser, mais ce fut peine perdue. Bah ! Son image de petit flic minable n’en souffrirait pas plus que de ses frasques habituelles.
À l’inverse de ses camarades de promotion, il n’avait toujours pas grimpé dans la hiérarchie, et il sentait qu’il en serait toujours ainsi. Quelle importance ? Peut-être que sa voie était ailleurs, finalement. Mais c’était trop tard pour changer, maintenant.
Et Georges se décida à sortir de cet appartement délabré qui lui pesait sur le système.
 
 

Extrait de la nouvelle « Le Maître du suspense » :

L’écrivain penché sur sa feuille hésitait encore à achever sa nouvelle. Elle ne lui plaisait qu’à moitié. Une nouvelle noire, sinistre, glauque, suintante d’angoisse, d’horreur et de sueur. Un véritable suspense, quelque chose de terrifiant, avec un crime épouvantable. C’était un domaine où il excellait : il savait parfaitement rendre le cheminement logique et implacable d’un esprit déséquilibré jusqu’à l’acte irréparable, mais aussi le dernier frisson de la victime et le raisonnement tortueux du flic qui se lançait sur la piste du tueur, s’identifiant parfois au bourreau, chasseur pas très net…
Et pourtant, cette fois, quelque chose ne collait pas, et l’auteur le sentait bien : la fin qu’il avait prévue ne provoquait pas l’élément de surprise qu’il désirait, même si, pourtant, elle était imprévisible. Mais elle allait simplement tomber comme un cheveu sur la soupe, sans amener d’intérêt réel à l’histoire… Il lui fallait donc recommencer. Tout repenser depuis le début. Repenser le suspense.
Avec un soupir, l’écrivain se prit la tête dans les mains. Repenser. Repenser son suspense… Suspension du temps, la vie suspendue à un fil, le flic à un assassin introuvable et pourtant incontournable. Un jour, un lecteur suspendu à ses mots, peut-être… Mais pour le moment, se dit-il avec rage, il n’y avait que lui, l’auteur, cloué dans son fauteuil, suspendu à une écriture haletante depuis bientôt quinze jours, tout ça pour une histoire banale et morbide de quelques pages seulement. Comment était-il possible de sécher maintenant, de tomber en panne d’inspiration ? Non, le pire était que ce n’était même pas vraiment une panne d’inspiration, mais un tout autre problème qu’il n’osait s’avouer et qui, pourtant, l’empêchait aujourd’hui d’avancer. Cela aurait été risible si ça n’avait pas été si… angoissant.


Extrait de la nouvelle « L'Arbre du Pendu » :

Ce matin-là, comme tous les matins, le Grignou faisait sa promenade dans les bois quand il tomba soudain en arrêt devant un arbre superbe, un arbre qu’il n’avait encore jamais vu, parce qu’il n’était jamais allé si loin dans la forêt. Et cet arbre-là était immense : son tronc tortueux, à l’écorce rugueuse et presque écaillée par endroits, devait faire au moins une dizaine de mètres de circonférence, peut-être même une douzaine. Oui, une douzaine, le Grignou avait l’œil pour ça. Quant à sa hauteur… Il devait bien mesurer vingt mètres de haut, vingt-cinq, voire trente… Un magnifique spécimen.
C’est un chêne, ma foi ! Une belle bête, se dit le Grignou. À mon avis, il doit bien avoir six ou sept cents ans… Peut-être même mille.
C’était une échelle de temps qui le dépassait. Il se demanda ce que ce chêne avait pu voir, ce qu’il avait vécu, durant de si longues années. Finalement, il s’approcha et caressa l’écorce de ses mains calleuses, admiratif devant cette colossale force de la nature, qui avait su résister en dépit du temps et des tempêtes, et qui se tenait là, debout devant lui, dans toute sa majesté. Il en fit le tour, lentement, cherchant à voir le sommet des frondaisons. Mais d’où il se trouvait, au pied, l’arbre ne semblait pas finir mais s’élever toujours plus haut vers le ciel. Alors le Grignou monta dedans. Ce fut facile, grâce au gros rocher, poli par les ans, auprès duquel l’arbre avait poussé.
C’est alors qu’il découvrit un nouveau monde. Lui qui n’avait jamais quitté le sol ferme se trouva soudain catapulté dans un univers bruissant, changeant, toujours en mouvement. Il n’y avait que le tronc à rester stable : tout le reste bougeait. Un peu effrayé au départ par ces sensations qui le déroutaient complètement, le Grignou resta collé au tronc, comme à un protecteur. Il lui sembla sentir alors la force du chêne, cette sève qui roulait dans ses flancs et disait toute la violence et la douceur de son pays natal. Heureux et détendu, le Grignou s’enhardit, s’assit à califourchon sur une grosse branche, bien élevée au-dessus du sol, et s’appuyant le dos contre le tronc, il regarda la forêt.


Source : steampunktendencies.tumblr.com
Extrait de la nouvelle « Contrepartie » :
Le couple avançait en se tenant la main, heureux d’être ensemble et conscients de vivre une soirée exceptionnelle. Ils étaient jeunes, et très amoureux, et pourtant, ces derniers temps, c’était très difficile entre eux. Ils se disputaient souvent, peut-être à cause de la situation de militaire de Marc, ainsi que l’attestait ses cheveux châtain coupés très court. C’était un jeune homme de la campagne. Ancien joueur de hockey, il avait conservé son allure sportive. Il était grand, musclé, les épaules carrées, la silhouette en V. La mâchoire volontaire était adoucie par ses yeux verts au regard doux, son visage un peu rond semblant garder des traces d’enfance. Étonnant, étant donné ce qu’il avait vécu au cours de ses dernières missions.
 Amy, quant à elle, venait également de la campagne, mais elle s’était adaptée à la ville avec une facilité déconcertante. Plutôt petite, frêle, brune, discrète, ultra-féminine. Pour autant, elle avait su garder son authenticité, le goût des plaisirs simples. Marc la protégeait constamment, comme s’il avait peur qu’elle se brise. Il faisait cela de façon délicate et réservée, mais un œil averti le voyait tout de suite. Amy, elle, appréciait ses attentions et ses petits soins, mais elle ne se rendait pas compte d’à quel point il veillait sur elle. Il le faisait d’autant plus que, ces derniers temps, elle avait des problèmes de santé. Personne ne savait encore ce qu’elle avait, mais Marc sentait confusément qu’elle dépérissait, tandis qu’elle refusait d’ouvrir les yeux sur la réalité. C’était peut-être cela aussi qui provoquait leurs nombreuses disputes.
Décidé à chasser toutes ces pensées négatives et à savourer pleinement le moment présent, Marc reporta son attention sur un camelot qui semblait proposer aux passants des verres d’un breuvage inconnu. L’homme était brun, les cheveux courts et en bataille, avec une barbe de trois jours. Des yeux perçants, noirs comme la nuit. Marc lui trouva l’air un peu… agité. Et pourtant, le camelot ne s’agitait pas franchement. Il avait plutôt l’air concentré. Mais ses yeux vifs semblaient remarquer le moindre détail, et c’était comme si son cerveau bouillonnait et envoyait des ondes à tout le monde. Ce n’était pas le genre de Marc de penser à de telles choses, et pourtant, ce fut exactement ce qu’il se dit.
– Voulez-vous voyager dans le temps, jeunes gens ? leur proposa alors le camelot.
Étrangement, son ton n’avait rien d’affable, il semblait très sérieux. Marc l’observa plus attentivement : l’homme portait un étrange costume de cuir brun, bardé de poches et de fermetures éclair dorés en tous sens, ainsi qu’un chapeau haut-de-forme noire et un manteau sombre aussi, inspiré des redingotes d’antan, mais en plus long. Une magnifique montre à gousset pendait autour de son cou, au bout d’une chaîne.
Il se donne un genre ! songea Marc.

 

Extrait 3 de "Le contrebandier" ("Le Lys Pourpre" tome 1)

À l'occasion de la sortie du premier tome du "Lys Pourpre", en mars 2015, j'avais partagé cet extrait sur Facebook, en accord avec mon éditrice. Il était temps que je le partage ici aussi !

Dans ce tome, nous faisons donc connaissance avec Alix de la Chaussée d'Arville, issue d'une vieille famille de la noblesse de Savoie. La voici qui se rend au bal, pour son entrée officielle dans le monde...


Source : ici.
Extrait 3 de "Le contrebandier" ("Le Lys Pourpre" tome 1)
par Sklaerenn Baron (copyright)


— Mademoiselle ? Pourrais-je avoir l’insigne honneur de me voir accorder cette valse ?

Il avait une voix incroyable : une voix grave, chaude et modulée, presque… envoûtante. Une voix qui glissait sur elle comme une caresse.

Surprise, elle ne sut d’abord que répondre, mais quand il la déshabilla du regard avec insolence, la colère la gagna et elle comprit qu’elle devait refuser. Cependant, il avait déjà profité de son trouble pour lui prendre la main. Elle se rendit compte qu’il avait la peau douce et chaude, et aussitôt, elle sentit un frisson la parcourir. Réaction purement physique et totalement insensée !

— Avec plaisir… s’entendit-elle répondre, troublée par ce simple contact qui la rendait toute chose.

À sa grande honte, l’homme perçut ce petit frémissement animal et il le regarda, ravi, se propager sur la peau délicate de la jeune fille. Il devait lui-même s’avouer que l’effleurement de cette petite main dans la sienne le remuait étrangement. Il l’avait saisie de façon franche et ferme, comme pour une poignée de main entre égaux, et il vit que la jeune fille appréciait ce geste, malgré tout.

C’était un loup, comprit soudain Alix, à son costume gris et au grand masque qui dissimulait la totalité de son visage, en dehors de la bouche et du menton. Cela expliquait son invitation. Le plus curieux était qu’en dépit de son costume relativement austère, il était impossible de ne pas éprouver la séduction qui émanait de lui. Des mèches brunes encadraient son visage, et, sous son masque, se dévoilaient seulement de beaux yeux bleus, intenses et chaleureux. En une fraction de seconde, ce regard happa la jeune fille. Elle eut le sentiment qu’elle s’y noyait, tandis qu’un vide enflait brutalement au creux de son ventre.

J’ai déjà vu ce regard, songea-t-elle brièvement. Peut-être le frère d’une des filles du pensionnat.

Alors, toute volonté annihilée, elle se laissa entraîner. Sur la piste, l’homme l’attira contre lui, et elle se raidit imperceptiblement, cherchant à recouvrer son sang-froid.

— Allons, murmura l’inconnu, détendez-vous ! Je ne vais pas vous manger.

— Et comment le saurais-je ? ironisa-t-elle dans un sourire. Vous êtes le loup.

— C’est vrai, rétorqua-t-il avec amusement. J’ai hésité entre le costume du loup et celui du chat botté, mais j’ai finalement opté pour le loup, parce que je trouvais cela beaucoup plus amusant. Et je dois dire que j’ai énormément de chance de rencontrer un aussi joli Chaperon Rouge.

Alix, surprise d’un tel discours, se demanda ce qui se cachait derrière cette arrogance et cette impertinence. Y avait-il un être généreux derrière le monstre, comme dans les contes de fées ? Ou n’était-il qu’un séducteur superficiel et effronté ?

"Le contrebandier" ("Le Lys Pourpre" 1) : chapitre 1

Extrait 2 de "Le contrebandier" ("Le Lys Pourpre" tome 1)
par Sklaerenn Baron (copyright)



Création de Chocolat Design.
Chapitre 1 : l'embuscade
 
Au couvent des Sœurs de Sainte-Cécile, dans la bonne ville de Grenoble, un joyeux pépiement de voix juvéniles remplaçait le recueillement habituel. Les pensionnaires du couvent, jeunes nobles envoyées là pour achever leur éducation, allaient passer quelques jours en famille avant de revenir entre les murs austères de l’internat pour le Carême. Et chacune se promettait de faire ample provision de gaieté avant d’aborder cette traditionnelle, mais bien peu appréciée, période de pénitence.

Toutefois, certaines quittaient définitivement le couvent, telle cette jeune fille rieuse qui ne cessait de bavarder en préparant ses bagages. En ce début de printemps 1789, Alix de la Chaussée d’Arville, quinze ans passés, était grande et fine ; son visage au teint clair dans lequel deux yeux verts à l’expression malicieuse retenait toute l’attention, était rehaussé d’une cascade de boucles dorées, selon la mode d’alors. Sa voix et ses manières trahissaient une santé et une joie de vivre éclatantes, mais aussi une activité débordante où transparaissait par instants un caractère volontiers autoritaire et parfois même moqueur.

Tout entière à son bonheur d’échapper enfin à l’ambiance sévère du pensionnat et de retrouver le grand air de ses montagnes, elle aborda Béatrice, une de ses compagnes, et esquissa avec elle un pas de danse en fredonnant un air grivois :

— Jeanneton prend sa faucille, la rirette, la rirette ! Jeanneton prend sa faucille, pour aller couper les joncs ! Pour aller couper les joncs !

— Alix, voyons ! gloussa sa comparse.

Béatrice était pourtant habituée aux frasques de son amie. Celle-ci, très éprise de liberté, était restée rebelle sous ses apparences policées, et les règles strictes des religieuses n’avaient pas réussi à la dompter.

— Allons, Béatrice, chante avec moi ! Nous quittons enfin cette prison, cela ne mérite-t-il pas une petite chanson ? D’autant que nous allons faire notre entrée dans le monde à l’automne, pour nos seize ans ! Toi à Paris, et moi à Grenoble, d’abord, puis je ne sais où. À nous six mois d’essayage de robes et d’apprentissage de ces secrets terriblement féminins, comme la pose des mouches et toutes ces choses frivoles que n’oseraient jamais nous enseigner les nonnes !

— En ce qui me concerne, je ne dis pas, mais toi, tu détestes ça.

— Je suis prête à faire quantité d’efforts inimaginables pour retrouver la Chaussée d’Arville et courir à nouveau dans les bois !

Béatrice leva les yeux au ciel.

— Oui, et te bagarrer comme le garçon manqué que tu es !

Alix fit une petite moue comique. C’était là une chose qu’elle ne pouvait nier. Elle était née à la place de l’héritier mâle espéré par son père et était restée fille unique à cause de la fragilité de sa mère. Son père, le marquis de la Chaussée d’Arville, issu d’une vieille lignée de la noblesse d’épée, l’avait alors élevée comme un fils, répartissant son temps entre l’équitation et les passes d’armes en sa compagnie, les parties de chasse et l’initiation à la nature avec son intendant, Bradroc, ainsi que les leçons d’histoire, de latin, de mathématiques et de sciences de M. Jolivet, le précepteur qu’il avait engagé.

Plutôt intrépide, Alix s’était épanouie grâce à cette éducation hors normes. Désormais, il en fallait beaucoup pour l’affoler et elle se plaignait rarement de ce qui pouvait lui arriver. Ce n’était pas une de ces jolies courtisanes de la Cour, prêtes à s’effondrer, victimes des « vapeurs ». Jamais les sels n’avaient été utilisés sur elle, ce qui lui conférait un sentiment secret de fierté. Elle ne faisait pas de malaise pour un rien, elle ! Elle ne craignait pas les longues randonnées à cheval ni les parties de chasse en pleine montagne, bien au contraire.

La marquise réprouvait un peu cette manière de faire, mais voyant le bonheur de son mari et de sa fille – et incapable de s’y opposer –, elle n’avait rien dit. Cependant, au douzième anniversaire d’Alix, sa mère avait exigé qu’on lui procurât enfin l’éducation convenable qu’une personne de son rang devait recevoir. Le marquis s’était incliné, reconnaissant qu’Alix devenait trop grande pour se comporter comme un garçon.

Originaire de Savoie, duché appartenant au royaume de Piémont-Sardaigne et non au royaume de France, l’enfant avait néanmoins été envoyée à Grenoble, où elle avait passé presque trois ans au couvent des Sœurs de la Rédemption. Il faut dire que la Savoie vivait en complète osmose avec la France sur le plan culturel et il était donc naturel pour la noblesse de cette région de se tourner vers le grand pays voisin pour assurer l’éducation de ses fils et filles.

Lorsque Alix rentrait chez elle pour les congés, les leçons maternelles prenaient le relais, toujours complétées par celles de M. Jolivet. Littérature, danse, broderie, musique et autres savoirs féminins n’eurent bientôt plus de secrets pour elle. Tout cela sans compter les enseignements de sa nourrice, Faustine, qui l’avait initiée aux secrets des femmes soignantes, étant elle-même guérisseuse.

— Exactement ! répliqua Alix d’un ton énergique. Peut-être même irai-je me promener nue sous la lune pour fêter cela !

Et tandis que son amie ouvrait de grands yeux offusqués, la jeune fille éclata de rire avant de reprendre avec entrain :

— En chemin, elle rencontre, la rirette, la rirette ! En chemin, elle rencontre quatre jeunes et beaux garçons ! Quatre jeunes et beaux garçons !

Catastrophe ! Ce fut le moment que choisit une religieuse pour pénétrer dans le dortoir. La chanson lui parvint aux oreilles et la laissa scandalisée :

— Mademoiselle de la Chaussée d’Arville ! Mademoiselle de Bray ! Comment pouvez-vous vous comporter de la sorte ? Voulez-vous donc être convoquées dans le bureau de la Mère supérieure pour votre dernier jour ? Pensez-vous que ce soit là une attitude digne de jeunes filles de votre rang ?

Les deux demoiselles rougirent, étouffèrent un petit rire amusé et reprirent leur travail. La religieuse, qui était encore jeune, ne put s’empêcher de sourire à son tour et, faisant preuve d’indulgence, leur tourna le dos pour poursuivre son inspection des chambrées.

— Que vas-tu faire, maintenant ? demanda Alix à son amie.

— Je vais retrouver mes parents à Paris. Dieu sait si j’aurais préféré rester dans la région, par exemple ! Et aller rendre visite à mon oncle et ma tante.

— Oui, pouffa Alix. Surtout à ton grand cousin ! Comment s’appelle-t-il, déjà ?

— Je ne te l’ai jamais dit et je ne te le dirai pas. Tu serais capable de ne pas te contrôler et de parler des sentiments que j’éprouve pour lui dans une conversation par simple étourderie.. Ou même devant lui, si par hasard tu venais à le rencontrer, ce qui serait pire encore.

— Béatrice ! protesta son amie en riant. Est-ce vraiment mon genre ?

— Tout à fait ton genre !

Alix fit la moue, puis dut reconnaître qu’elle n’était guère douée pour garder un secret. Non que ça l’intéressât de cancaner, mais elle avait tendance à être trop spontanée et trop franche. Elle disait ce qu’elle pensait, si bien qu’elle commettait parfois des maladresses irréparables.

— Tu sais, je ne fréquente guère les jeunes gens de la région, allégua-t-elle néanmoins. Je ne risque pas de le croiser.

— Oui, d’habitude, tu es bien plus occupée à battre la campagne avec ton vieux Bradroc ou ton amie Marianne. Mais cela va changer. Bientôt, tu seras présentée à tous les partis à marier, tout comme moi, d’ailleurs.

— Ne faudrait-il pas que je sache alors qui est ton cousin, afin d’être bien froide avec lui s’il devait succomber à mon charme et le rediriger vers toi ? insista Alix, taquine.

— Certainement pas ! Je ne veux pas qu’il puisse se douter de quoi que ce soit !

— Ma foi, si tu es aussi troublée devant lui que tu l’es lorsque tu parles de lui, il doit certainement déjà savoir à quoi s’en tenir.

Agacée, Béatrice jeta son oreiller sur la malicieuse Alix qui l’esquiva en riant.

 

Peu de temps après, un carrosse, tiré par deux chevaux et guidé d’une main sûre, s’arrêtait devant la grille du couvent. Alix fit le tour de ses compagnes pour un au revoir rapide. En dehors de Béatrice, qu’elle espérait retrouver bientôt puisqu’elle l’avait invitée à passer quelques semaines chez elle, durant l’été, elle n’était guère attristée de quitter les autres. Pour finir, l’espiègle jouvencelle salua sa maîtresse de pensionnat de sa plus belle révérence ; celle-ci ne la libéra pas avant les derniers conseils d’usage :

— Vous m’avez donné du mal, Alix de la Chaussée d’Arville, mais vous êtes de noble sang et d’excellente constitution. Je ne doute pas que vous serez une femme accomplie.

Enfin, Alix se précipita vers la voiture, saluant le conducteur d’un geste de la main. C’était Paul, un des palefreniers du château familial qui avait eu cet honneur. À l’intérieur, dès que ses yeux furent accoutumés à la pénombre, Alix reconnut Faustine qui l’attendait. Près d’elle se tenait Marianne, sa petite dernière. D’un an et demi la cadette d’Alix, aussi blonde que son amie était brune, la jeune fille avait passé toute son enfance en sa compagnie et l’avait suivie partout pendant des années. L’aristocrate les embrassa avec affection.

— M. Jolivet n’est pas du voyage ? s’enquit-elle, à propos de son précepteur.

— Non, répondit Faustine avec un petit sourire. Le pauvre a fait une malencontreuse chute et s’est foulé la cheville. Votre père a préféré le voir demeurer au château et c’est donc moi qui suis venue vous chercher.

Alix ne put s’empêcher de rire. Il était de notoriété publique que le sieur Jolivet détestait les voyages, surtout dans ces carrosses inconfortables. Au contraire, la nourrice de la descendante d’Arville avait certainement vu là une opportunité de retrouver plus tôt sa protégée et ne s’en plaignait pas.

Deux autres serviteurs à cheval, Bradroc, qu’Alix affectionnait particulièrement, et Benoît, le majordome, escortaient le véhicule ; les routes de France n’étaient pas très sûres, infestées de brigands d’autant plus audacieux que les temps étaient difficiles. À vrai dire, celles de Savoie ne valaient guère mieux. Mais plus les voyageurs étaient nombreux, moins ils risquaient de se faire attaquer. S’ils portaient des épées, leur situation était encore moins hasardeuse, et voilà pourquoi les trois hommes du convoi avaient revêtu des tenues de gentilshommes et exhibaient leur rapière au côté, même si tous n’étaient pas capables de la manier, loin de là.

En réalité, seul Bradroc en connaissait le maniement. En effet, le marquis de la Chaussée d’Arville, homme simple et gai, lui avait très tôt donné quelques leçons d’escrime, pour occuper les solitaires soirées d’hiver au château. Bradroc s’était montré bon élève et des duels courtois avaient souvent eu lieu dans la grande salle. Le marquis avait d’ailleurs coutume de plaisanter à ce sujet, en disant :

— Ce Bradroc est une plus fine lame que son maître. Ceci va à l’encontre des lois de la bienséance, mais qu’y faire ? Je ne puis me résoudre à le jeter dans un cul-de-basse-fosse pour venger mon honneur !

Plus tard, Bradroc avait essayé de transmettre cette science aux autres valets, sans grands résultats, sauf auprès d’un certain Olivier, lequel avait été nommé garde-chasse sur la propriété de la Chaussée. Alix, elle, était une redoutable épéiste, et dans sa prime jeunesse, elle avait même participé avec succès à quelques-uns des duels organisés par son père. Cependant, bien qu’elle se fût habillée comme un garçon pendant des années, il n’aurait plus été convenable qu’elle se déguisât en homme et portât une arme aujourd’hui. À son grand regret.

On partit aussitôt et Alix, dans sa hâte de revoir ses parents et la demeure familiale, demanda au cocher de diligenter les chevaux. Il était tôt et elle pouvait encore espérer coucher le soir même au château. Bientôt, le carrosse avait quitté la ville et roulait en pleine campagne, cahotant et brinquebalant. Alix, à l’intérieur du véhicule, pressait Faustine et Marianne de questions. Elle voulait tout savoir de ce qui s’était passé en son absence, tant en Savoie qu’ailleurs.

Elle apprit qu’au royaume de Piémont-Sardaigne, les mauvaises récoltes des années 1780 avaient appauvri les campagnes sans qu’elles aient encore pu s’en relever, et l’on voyait à Chambéry, par exemple, une prolifération de loges maçonniques qui réclamaient des changements à cor et à cri. Néanmoins, à Arville et aux alentours, le marquis veillait au bien-être de ses paysans et ne les pressurait pas d’impôts, ce qui n’était pas le cas partout. Il était également tolérant, ce qui lui valait en retour le respect et la bienveillance de ses administrés. S’il avait un garde-chasse, il laissait souvent faire les braconniers, lesquels ne débusquaient généralement le gibier que pour se nourrir. Et même si la chasse était en théorie un privilège de la noblesse, le marquis fermait les yeux.

La situation n’était guère différente en France, voire pire : le peuple avait faim et il était bien plus violent que dans le Piémont, comme poussé à bout. Ainsi, à Grenoble, presque un an auparavant déjà, la foule en colère avait brisé les vitres de la maison municipale, puis, très vite, avait enfoncé la porte et s’était précipitée comme une vague puissante à l’intérieur, sous les applaudissements de tous les spectateurs. Aussitôt, volets, chaises, tables, sofas, livres et papiers avaient plu par toutes les fenêtres du palais. Y avait succédé une averse de tuiles, que les insurgés avaient jetées sur les soldats. L’affaire avait fait grand bruit, on devinait que quelque chose couvait. Et à dire vrai, le règne du roi Louis le Seizième ne prenait pas une tournure des plus paisibles.

La grande peur d’Alix, cependant, ne résidait pas dans la situation économique et politique de sa région ou du pays voisin, mais bien plutôt dans celle de Marianne : elle savait que son amie d’enfance, à presque quatorze ans, était désormais en âge de travailler, et elle avait craint, en partant après Noël au pensionnat, de ne point la retrouver à son retour. Elle apprit alors avec soulagement que Marianne avait été embauchée au château comme chambrière.

— Quelle bonne idée ! s’exclama Alix. Il est vrai qu’Antoinette avait du mal à s’en sortir seule ! Le château est tellement grand et il y a tant à faire ! J’espère quand même que nous pourrons encore nous promener, toi et moi, comme par le passé ! Nous sommes sœurs de lait, il serait injuste de nous séparer !

— C’est bien ce qu’a pensé Madame la marquise, répliqua Faustine avec un sourire. Et elle se doutait que la nouvelle vous ferait plaisir, Mademoiselle la comtesse.

Faustine avait toujours considéré que la fille du marquis portait réellement le titre de comtesse. En réalité, n’étant pas de sexe masculin, Alix n’y avait pas droit, mais par courtoisie, tout le monde la désignait ainsi.

— Faustine, lorsque nous sommes entre nous, ne pourrais-tu me tutoyer comme tu le faisais autrefois ? Tu es toujours ma nourrice, tu sais.

Faustine était bien plus que cela, à vrai dire. Deux jours avant la naissance d’Alix, cette brave femme avait perdu un bébé, un garçon qui, s’il avait vécu, n’aurait eu qu’un mois de plus qu’Alix. Lorsque celle-ci vint au monde, sa mère, de faible constitution, ne pouvait la nourrir et on la confia donc à celle qui deviendrait sa nourrice. Encore endeuillée, Faustine s’était attachée au nouveau-né de toutes ses forces, comme une seconde mère. Non seulement elle l’avait nourrie, mais elle l’avait aussi souvent gardée lorsque la marquise était malade ; elle l’avait élevée en grande partie et lui avait appris nombre de choses précieuses à savoir. Sans compter qu’elle lui avait donné la fessée plus souvent qu’à son tour, laquelle était généralement méritée, devait reconnaître Alix avec honnêteté.

La brave femme rougit et hocha la tête.

 

Les chevaux trottaient sur la route pierreuse avec allégresse. L’équipage avait parcouru plus de sept lieues et avait dépassé Crolles, au nord-est de Grenoble. La propriété de la Chaussée d’Arville se situait en effet dans les montagnes, à environ cinq lieues de Chambéry. Les voyageuses, jusqu’ici toutes au plaisir de leurs retrouvailles et de la conversation, commençaient à montrer des signes de fatigue lorsque l’écho d’un galop retint leur attention. L’équipage traversait une forêt et il restait encore quelque distance pour atteindre le village de La Terrasse où ils espéraient faire halte et se restaurer avant de reprendre leur chemin.

Alix se pencha à la fenêtre et vit approcher un cavalier, galopant vers eux à toute allure. Il était jeune et avait fière allure, pour le peu qu’elle pût en juger. Brun, très grand, les épaules carrées, habillé en gentilhomme. À cette distance, elle ne pouvait rien distinguer de plus, sauf qu’il se tenait fort bien en selle, faisant corps avec sa monture, accompagnant du bassin les mouvements de son cheval, un magnifique étalon de couleur gris foncé, ce qui dénotait un cavalier émérite. En connaisseuse chevronnée, elle ne pouvait qu’apprécier son maintien.

— Oh, le bel homme ! s’exclama-t-elle spontanément, tandis que Marianne approuvait d’un hochement de tête admiratif et que Faustine, tenue par son rôle de chaperon, se scandalisait d’une attitude aussi déplacée.

Alors que leurs routes allaient se croiser, un cri strident s’éleva et soudain, une demi-douzaine de malandrins surgit des buissons, à quelques toises de la voiture, obstruant le passage dans les deux sens. Retraite coupée, le véhicule dut stopper immédiatement. Tout de suite, l’aspect des assaillants interpella Alix : ils étaient vêtus proprement et avaient l’épée à la main, preuve qu’ils savaient manier la lame. Fallait-il en déduire qu’ils n’étaient pas des bandits de grands chemins, mais plutôt des tueurs missionnés ?

Quoi qu’il en fût, ils se précipitèrent aussitôt sur le cavalier, dédaignant le coche, ses occupantes et son escorte. Sans doute en voulaient-ils plus à la vie du jeune homme qu’à sa bourse, car ils ne prononcèrent pas un mot et l’attaquèrent sans préambule. Mais il dégagea sa rapière en un clin d’œil et riposta aussitôt, apparemment à peine surpris par cette attaque inattendue. Cherchant à éviter l’encerclement, il se rapprocha du carrosse que des duellistes acharnés entourèrent bientôt.

Devant le danger, Bradroc mit à son tour la main à l’épée pour défendre les passagères et prêter assistance au jeune cavalier. Benoît, en revanche, s’écarta immédiatement, tandis que Paul restait sur son siège, tétanisé par la terreur. Faustine et Marianne ouvraient de grands yeux affolés sur le combat qui se déroulait devant elles. Alix, quant à elle, trépignait sur place, suivant tous les mouvements des adversaires.

— Bradroc, prends garde ! s’écria-t-elle soudain.

Elle ne pouvait s’empêcher de frissonner d’angoisse autant que d’excitation. Les leçons d’escrime de son enfance et les souvenirs des bagarres avec les gamins du village remontaient à la surface, diffusant l’adrénaline dans ses veines. Une part d’elle était presqu’aussi terrifiée que sa nourrice, mais l’autre regrettait d’être une fille obligée de porter une robe et de ne pouvoir participer au combat.

Encourageant ses compagnons de la voix, elle dégaina la petite dague italienne que lui avait offerte son père à son septième anniversaire, prête à défendre la portière du carrosse et ses occupantes s’il le fallait. La bataille prenait une tournure diabolique : les spadassins s’acharnaient, juraient, sautaient, se fendaient. Les épées se croisaient, cliquetaient avec une rapidité infernale et leur pointe effleurait parfois le véhicule. Brusquement, Faustine et sa fille poussèrent un cri strident, tandis qu’Alix se rattrapait de justesse au montant de la portière : un des chevaux de l’attelage avait été blessé dans l’escarmouche et s’était écroulé, entraînant avec lui le carrosse qui basculait. Par chance, il vint s’appuyer contre un tronc d’arbre, ce qui l’empêcha de verser complètement dans le fossé.

Fort heureusement, les attaquants étaient de médiocres bretteurs et le jeune cavalier parvenait à esquiver les coups sans trop de peine. Mais l’un des brigands blessa son cheval, lequel s’écroula soudain sous lui. L’inconnu sauta à terre avec agilité et, protégé d’un côté par l’attelage du carrosse, de l’autre par sa monture, il poursuivit l’assaut. L’animal, affolé, lançait de terribles ruades et lui faisait de son corps un rempart que les bandits hésitaient à franchir.

Néanmoins, le jeune homme se fatiguait, sa résistance fléchissait. Alix devait faire quelque chose. Lorsque les assaillants en auraient fini avec leur victime, nul doute qu’ils se tourneraient vers eux pour supprimer les témoins de leur crime. Hélas, leur véhicule était immobilisé. Ils étaient coincés, sans espoir de se dégager rapidement.

Alix se tourna vers Paul, toujours tétanisé sur son siège, lui désignant de la main l’animal blessé qui gisait sur le chemin. Dans un regain de courage, il se redressa pour détacher la bête et l’éloigner, mais s’écarta aussitôt des bretteurs, épouvanté. Benoît, lui, du haut de sa monture, faisait de son mieux pour écarter les coupe-jarrets du carrosse.

Alix l’interpella :

— Benoît, donne-moi vite tes pistolets et va les aider ! cria-t-elle en désignant Bradroc et l’inconnu.

— C’est que je ne suis pas habile avec une épée ! protesta-t-il.

— Mais tu as ton bâton ! Fais vite !

Benoît hésita une seconde avant de se rendre aux arguments de la jeune fille à qui il tendit ses armes. Puis, sortant son immense gourdin noueux de sa ceinture, il s’élança sur sa monture, prit les bandits à revers et en assomma deux proprement en un mouvement circulaire, débarrassant Bradroc de ses agresseurs. On aurait dit un paysan fauchant les blés en été.

Se penchant par la portière, Alix fit feu, touchant un des assaillants qui recula aussitôt sous le couvert des bois. Un autre tomba à terre sans qu’elle sût s’il était mort ou juste blessé – elle espérait de tout cœur que cette deuxième hypothèse était la bonne. Bradroc, libre de ses mouvements, se fendit en avant et désarma un troisième brigand qui prit la fuite à son tour.

Cependant, le dernier assassin n’entendait pas se rendre si aisément. Contournant le cheval estropié du jeune cavalier, il parvint à frapper sa cible avant que Bradroc se jetât sur lui. Il l’évita et se saisit d’une trompe. Tout en se défendant, il en joua alors autant qu’il put, jusqu’à ce que l’intendant le transperçât d’une passe d’arme habile. Marianne poussa un cri et Alix retint un sursaut. C’était la première fois qu’elle voyait quelqu’un se faire tuer au cours d’un duel et elle en était secouée.

Elle n’eut cependant pas le temps de s’appesantir sur son ressenti, car c’est à cet instant que le jeune homme s’effondra, à la limite de l’inconscience, les yeux clos. Le combat était terminé. Bradroc descendit de cheval et releva aussitôt l’inconnu, le soutenant contre lui. Tandis que les blessures des autres hommes n’avaient guère touché Alix, elle fut effrayée de l’état du jeune cavalier quand elle constata sa pâleur. Elle ne voulait pas qu’il mourût, comme celui qu’elle venait de voir trépasser.

— Vous autres, êtes-vous saufs ? s’enquit-elle néanmoins, en s’adressant à l’ensemble des serviteurs.

— Oui, mademoiselle, la rassura-t-on aussitôt. Tout va bien.

— Parfait. Dans ce cas… Faustine, viens vite m’aider à l’examiner ! s’écria-t-elle alors en sautant d’un bond hors du carrosse.

Avec l’aide de sa nourrice, elle ausculta rapidement l’étranger. Sa cuisse présentait une plaie assez profonde, mais aucune artère ne paraissait touchée, car il n’y avait pas de grosse hémorragie. Une chance. En revanche, l’épaule saignait abondamment.

Alix n’eut pas le temps de s’apitoyer. On avait entendu le coup de trompe du spadassin et d’autres tueurs s’approchaient déjà à travers bois, faisant craquer les branches mortes et s’encourageant de la voix. Un galop de chevaux s’élevait aussi dans le lointain, sur la route. Tout en pressant un grand mouchoir sur l’épaule du gentilhomme pour contenir l’afflux de sang, Alix prit conscience de leur situation.

— Tonnerre ! s’écria Bradroc. Les renforts de ces pendards arrivent ! Avec l’attelage à refaire… Nous sommes pris comme des rats dans une souricière !

Visiblement, il lui en coûtait de l’admettre, mais, au-delà de son orgueil blessé, Alix entendit nettement l’angoisse dans sa voix. De la part de cet homme solide qu’elle connaissait depuis sa naissance, il n’y avait rien de plus effrayant.

— Ah non ! Pas vous, Bradroc ! s’exclama-t-elle en tentant de maîtriser le tremblement de sa voix et les battements affolés de son cœur. Si vous baissez les bras, c’est là que nous sommes perdus !


(À suivre)

Prologue du roman "Le contrebandier", tome 1 de la série "Le Lys Pourpre"

Extrait 1 de "Le contrebandier" ("Le Lys Pourpre" tome 1)
par Sklaerenn Baron (copyright)


Prologue

 
Dans son cachot, la jeune femme cherchait maintenant comment se tirer de ce mauvais pas. Les tortures qu’elle avait subies n’avaient pas réussi à entamer sa résolution, mais elle savait que cela n’était qu’une question de temps. Elle était consciente de ses limites ; elle ne tiendrait plus très longtemps, et soit elle dirait tout, soit elle mourrait.

De toute façon, si elle ne vidait pas les lieux rapidement, elle périrait, qu’elle eût parlé ou non. Elle périrait dans d’atroces souffrances, de surcroît, car ses geôliers lui mèneraient la vie dure jusqu’au bout, jusqu’à ce qu’elle cédât d’une façon ou d’une autre, physique ou psychologique.

Les deux hypothèses étaient également inenvisageables. À la limite, trépasser entre les mains de ses bourreaux serait la solution la moins… grave. Mais cela restait absolument hors de question. Elle tenait bien trop à la vie pour se laisser aller de la sorte.

Sans compter qu’elle devait vivre. Il n’y avait pas que son existence en jeu, d’autres vies dépendaient d’elle. Son bébé et l’homme qu’elle aimait avaient tous deux besoin d’elle. Il fallait donc qu’elle survît. Qu’elle s’échappât. Et qu’elle rejoignît son amant.

Oui, faisons les choses dans l’ordre…

Elle se redressa, grimaçant sous la douleur qui lui traversait le corps de part en part à chaque mouvement qu’elle faisait.

Survivre. Tenir.

Au moment où elle essayait de se lever, ses jambes fléchirent et elle s’écroula par terre.

Pas la force… songea-t-elle avec désespoir, avant de sombrer dans une bienheureuse inconscience.

 

Lorsqu’elle se réveilla, elle n’avait plus aucune idée du temps qui s’était écoulé depuis son arrivée dans cette cellule. À en juger par sa faim, cela faisait bien une journée. Peut-être deux. Elle avait aussi terriblement soif. Levant les yeux, elle aperçut une cruche, qu’on avait déposée près de la porte pendant qu’elle était évanouie.

Maladroitement, presque craintivement tant elle craignait de nouveaux assauts de souffrance dans son corps endolori, elle se redressa et rampa lentement vers le pot en terre cuite. À son grand soulagement, elle constata qu’il était plein d’eau et elle se mit à boire, d’abord doucement, puis à grandes lampées.

Après cela, elle resta étendue un moment sur le sol, jusqu’à ce qu’elle se sentît un peu mieux. Au bout de quelques minutes de patience, elle put s’asseoir sans que la tête lui tournât. Elle s’aperçut qu’elle avait mal partout, surtout dans le dos, bien évidemment. Mais c’était plus supportable qu’avant.

Serrant les dents, s’appuyant contre le mur de sa geôle, elle se releva peu à peu. Cette fois, ses jambes tinrent le coup. Elle commença donc à explorer les lieux, à la recherche d’une issue quelconque. Tandis que ses mains palpaient désespérément les murs de sa prison, ses pensées dérivèrent malgré elle vers son bien-aimé.

Elle ne savait même pas où il se trouvait. Elle ne pouvait souffrir l’idée qu’il fût emprisonné quelque part, loin d’elle, blessé, mourant peut-être, sans personne pour l’assister. Elle ignorait dans quel état il se trouvait aujourd’hui, il pouvait même être déjà mort…

Non ! Non, se raisonna-t-elle, essayant d’apaiser le flot de panique qui l’envahissait en y songeant. S’il était vraiment mort, la nouvelle aurait couru sans retard. Il est donc encore vivant.

Il le fallait. Elle ne pouvait imaginer son existence sans lui.

Après quelques instants de vaine prospection, elle comprit que les murs étaient trop bien scellés pour qu’elle pût en détacher des pierres, creuser un trou et s’évader. La fenêtre, étroite et protégée par de solides barreaux, n’offrait aucune possibilité non plus. Il ne restait que la porte.

Je dois sortir d’ici, et vite ! se dit-elle en frissonnant. Et pour cela, je ne peux compter que sur mes propres ressources. Réfléchissons ! Que puis-je faire ?

La porte était épaisse, montée sur des gonds énormes qu’elle était incapable de desceller et fermée par une barre de fer, d’après ce qu’elle avait vaguement entrevu en entrant dans la pièce. De telle sorte que si elle devait déguerpir par cette issue, elle allait devoir attendre qu’on vînt la chercher. Et échapper au garde qui l’emmènerait.

Par bonheur, il n’y avait pas de sentinelle devant son cachot ; elle ne devrait donc pas avoir à affronter plus d’une personne à la fois. Elle réalisa soudain que sa seule chance résidait justement dans le fait que cette prison de province était peu gardée. Elle devrait cependant se battre avant de pouvoir s’enfuir.

Il me faut une arme !

Elle n’en avait pas. On lui avait tout enlevé lorsqu’on l’avait arrêtée.

Extrait du tome 3 de Ryan Blake


Petit dialogue, issu du tome 3 de Ryan Blake, Les Ailes du Péché. Notre cher Ryan discute avec une femme... mais qui ? À vous de deviner.
 
 
Vampire, par Cashile, sur DeviantArt.

 
 
 
– Suis-moi, si tu veux vivre.

– Quoi ? Pas question ! J’ai une mission à accomplir, ici !

– Très bien. Je reviendrai quand tu seras morte, dans ce cas.

– Oh, ça va, Terminator. Ça ne sert à rien de jouer les offensés.

– Je ne joue pas. Je ne joue jamais.

– Ah, pardon ! Tu joues tout le temps. Tout est un jeu pour toi ! Tu ne prends rien au sérieux !

– Rassure-toi, je prends ma survie très au sérieux. Mais contrairement à ce que tu penses, je n’aime pas jouer. Ah, si, en fait, il y a un jeu que j’aime. Il se joue à l’horizontale. Quoique… à la verticale, ça marche aussi. Un jeu où il est question d’empaler.

– Blake ! Tu es détestable !

– J’ai dit : je reviendrai. Quand tu seras en de meilleures dispositions, disons, dans trois secondes… ou bien que tu seras morte, si tu tardes plus. Crois-moi, il faut sortir d’ici tout de suite. Vas-tu enfin comprendre ou dois-je t’emmener de force ?

– Sadique !

– Oui, chérie. Dis-moi encore des mots tendres.
 
 
 
Quel insupportable coquin, ce Blake !

mardi 12 mars 2013

Extrait du tome 2 (suite) de Ryan Blake : "Les Origines du Mal"


Allez, je suis dans un jour de bonté ! ^^ Je vous livre un nouvel extrait du tome 2 de Ryan Blake (extrait n°5) ! J'espère que ça vous plaira !

 
Extrait 5 de "Les Origines du Mal"
par Sklaerenn Baron (copyright)


Artiste inconnu

Blake se redressa sur sa couche et grimaça, car il avait toujours mal.
– Khali ? grogna-t-il en guise de réponse. Quel drôle de nom !
Vexée, la jeune guerrière ne put s’empêcher de ricaner :
– Si vous saviez ce qu’il signifie, chevalier, vous feriez moins le malin.
Blake se leva enfin et lui fit face avec un sourire moqueur.
– Et pourquoi donc ? Quoi qu’il signifie, cela reste un nom étrange. Mais je vous en prie, expliquez-moi, je suis tout ouïe et avide d’apprendre.
Khali se détourna, estimant sans doute qu’il ne méritait pas qu’elle se donne la peine de répondre. Après tout, il n’avait guère été poli, jusqu’ici. Pourquoi le serait-elle ?
Vaguement amusée devant l’attitude des deux jeunes gens, Theyla intervint :
– Elle a raison. Si vous saviez qui est Khali, vous ririez moins. C’est le nom d’une déesse indienne de la destruction et de la mort.
– Une déesse ? Les déesses n’existent pas !
Aussitôt, la Chasseresse fit volte-face et se jeta sur Blake. En une fraction de seconde, sa lame était contre le cou du jeune homme. Il resta interdit par sa vitesse et sa force surhumaine :
– Hé là, hé là, temporisa-t-il en levant les mains en signe de reddition. On se calme, gente demoiselle.
– Khali est puissante, et je porte son nom car je suis puissante également et que je suis destinée à être une arme vivante contre les Ténèbres. N’en doutez jamais, chevalier.
– Comme vous voudrez. Avec votre dague sur la gorge, je ne peux pas dire le contraire, ajouta-t-il avec ironie.
« Il ne peut donc jamais s'empêcher de faire l'imbécile ! » songea Theyla avec une pointe d’agacement.
Après une hésitation, Khali retira sa lame et Theyla vit qu’elle avait entamé la peau de Blake. Mais celui-ci n’en avait cure. Il en avait vu d’autres. Il continua même à la provoquer :
– Vous n’avez pas peur d’être traitée d’hérétique et de finir sur le bûcher ?
– Je suis une Magdalénienne, rétorqua Khali. Rien que le sang qui coule dans mes veines fait de moi une hérétique, aux yeux de certains. Alors qu’il n’y a rien de plus sacré et que je travaille pour l’Église.
– Pour l’Église ?
– Pour le Vatican, oui.
Blake en resta soufflé. Theyla sentait qu’il n’y croyait qu’à demi, bien que ce fût la pure vérité, mais l’aplomb de Khali le faisait douter. Cela le perturbait. Il se tut et Theyla en ressentit une intense satisfaction.

Extraits des livres à venir !


Bonjour à tous !

Suite à un petit jeu sur facebook, j'y avais publié quelques extraits des manuscrits sur lesquels je travaillais (et travaille toujours). Aujourd'hui, pour ceux qui ne sont pas sur ce réseau, je les partage avec vous. N'hésitez pas à laisser vos commentaires et vos avis, ils sont toujours bienvenus. :)



Extrait de "Les Origines du Mal" (tome 2 de Ryan Blake) :
« Et merde ! » lâcha-t-elle.
Voilà qu’elle devenait vulgaire. Cela ne lui ressemblait pas. Pas de doute ! Ce fichu humain grossier et impertinent déteignait sur elle. Mais il n’avait pas le droit ! C’était à elle de déteindre sur lui, de l’adoucir, de le calmer, de le guérir, pas à lui de la pervertir !
En cet instant, elle regrettait presque que son Créateur l’eût faite libre. Libre de choisir. Libre d’hésiter, de basculer à tout instant. Libre de choisir le bien ou le mal. Si elle n’avait pas eu cette liberté, si elle n’avait jamais été capable d’éprouver la tentation, tout aurait été beaucoup plus simple.
Mais aujourd’hui, tout était compliqué. Et avec ces maudits vampires dans les parages, ça n’allait pas s’arranger. Décidément, tout allait de travers dans ce monde. Mais qu’était-elle donc venue faire dans cette galère ? Il fallait au moins qu’elle essaye de se débarrasser des vampires. Un problème après l’autre.


Extrait de "Les Ailes du péché" (tome 3 de Ryan Blake) :
« Arrête de le dénigrer. Vous êtes tellement proches l’un de l’autre que ça devient ridicule.
– Quoi ? Moi et ce… ce… Ce chat de gouttière ? Proches ?
– Comment peux-tu parler ainsi de celui qui, dans ton entourage, se rapproche le plus de ton meilleur ami ?
– Parce que c’est un chaton inoffensif. Nous n’avons rien en commun. »
Theyla se mit à rire.
« C’est ça, dit-elle. Et moi, je suis la Reine d'Angleterre. »
Blake grogna.
« Tu l’as vu en action, tu sais ce qu’il vaut et tu l’apprécies, reprit-elle. Et quand vous n’êtes pas en train de vous disputer à cause de moi, vous êtes tout le temps fourrés ensemble. »



Autre roman, dont je tais encore le titre :
Nerveuse, Katarina accéléra encore le pas. Elle courait vraiment, maintenant. Allons ! Il suffisait de devancer Philippe, d’aller plus vite que lui, de se rendre à Calais, ou à Cherbourg peut-être, et de prendre un ferry. Ce n’était pas compliqué. Elle avait juste assez d’argent. Et même si elle était contrôlée et arrêtée, au moins ne serait-elle plus entre les pattes de Philippe. La taule était préférable à la mort.
C’était peut-être ça, la solution, d’ailleurs ! Se rendre dans un commissariat, tout leur raconter, se mettre sous leur protection… Mais Katarina n’était pas du genre à cafter. Et puis, la protection des flics, elle s’en méfiait ! Elle ne les appréciait guère, de toute façon, car ils lui menaient la vie dure, eux aussi. Il valait mieux essayer de s’en sortir seule.
Et si elle piquait une voiture ? Elle irait plus vite, et elle serait au chaud, au moins… L’idée l’avait à peine effleurée qu’elle songea qu’elle ne savait pas comment désamorcer ces fichues alarmes qui hurlaient dans la nuit comme des bêtes de guerre. Bien dommage… Presque tout le monde savait faire ça aujourd’hui, mais pas elle.



Recueil de nouvelles :
« Ça alors, fit le collègue de R. d'un ton enthousiaste. Tu vas assister à un miracle, mon gars, et ça arrive rarement, crois-moi. »
R. le regarda avec des yeux grands comme des soucoupes. Ecœuré.
« Un miracle ? répéta-t-il. T’es vraiment malade, toi, faut te faire soigner. C’est dégueu, oui ! Et puis, ça serait pas illégal aussi, par hasard ? ajouta-t-il avec mordant. Ça ne s’appellerait pas une profanation de sépulture ?
- Laisse faire, je te dis… »
Exaspéré, R. décida de laisser tomber.
« Vous êtes tous complètement tarés dans ce cimetière ! Je me casse, je vais changer de boulot. »

Merci de m'avoir lue et à bientôt ! :)